À l’issue de ces RSMED, quels enseignements retenez-vous et quelles évolutions du monde vous paraissent les plus préoccupantes ?
Je retiens d’abord que le succès de ces rencontres est la marque d’un intérêt de la population pour les enjeux stratégiques. La population française bien sûr, mais également européenne et du monde (29 pays étaient représentés à Toulon). Les gens sentent que nous vivons une rupture stratégique historique et cherchent à comprendre. Plus de 4000 personnes ont participé à ces deux jours, dont 1000 lycéens, des étudiants, des militaires, des industriels, des diplomates, des experts et des simples citoyens. 90 intervenants ont échangé et débattu sur des sujets cruciaux, de façon contradictoire et apaisée ce qui est une performance dans le monde polarisé et intolérant qui est le nôtre.
Surmonter les chocs qui s’annoncent, qu’ils soient géopolitiques, militaires, économiques, financiers, environnementaux ou sociétaux, impose de s’y préparer. Cette préparation est d’abord intellectuelle car le monde qui advient n’est pas celui que nous attendions et, compte tenu des enjeux existentiels pour notre pays et pour l’Europe, nous ne pouvons pas nous permettre d’être stupides.
Vous évoquez le passage d’une mondialisation « heureuse » à un monde plus fragmenté, marqué par le retour des rapports de force. Quels sont les signes les plus marquants de cette rupture et que change-t-elle pour la France et l’Europe ?
Nous avons clos un cycle entamé il y a plus de deux siècles. Avec la révolution industrielle, l’Europe avait pris un ascendant économique, technologique, scientifique, militaire, géopolitique et même culturel et philosophique sur le monde. Après que les Européens se sont installés en Amérique, cette européanisation du monde s’est appelée une occidentalisation. La mondialisation a donc été une européanisation, portée par les principes des lumières européennes (universalité, humanisme, commerce, droit, …). Cette période est révolue. Nous vivons une fracturation qui fait réapparaitre les notions d’identités, d’Etats, d’intérêt national, de compétition, de géopolitique et de rapport de force.
On observe les conséquences de cette « multipolarité confrontationnelle » dans la multiplication des guerres qui s’accumulent et se diversifient. On le voit également dans l’affaiblissement du droit international, qu’il soit commercial, maritime, humanitaire ou de la guerre. L’arsenalisation (c’est-à-dire l’utilisation comme arme) de l’économie et des infrastructures de la mondialisation (c’est-à-dire tous les supports essentiels à l’économie mondiale et qui étaient considérés comme acquis : les ports, les détroits, le trafic maritimes, les câbles sous-marins, internet, le dollar, le GPS, le système Swift, … ) en est un autre exemple. Le monde de la fluidité et de la prévisibilité est derrière nous.
Pour la France et pour ses voisins européens, ça change tout. Nous avons désarmé, désindustrialisé, ouvert nos territoires et nos savoirs-faires, transféré les charges et les contraintes de productions à d’autres et nous sommes jetés à corps perdus dans la consommation et les loisirs. Le réveil risque d’être douloureux.
Face aux tensions internationales, quelles priorités et quels leviers concrets la France et l’Europe doivent-elles mobiliser pour renforcer leur sécurité, réduire leurs vulnérabilités, gagner en autonomie stratégique et défendre leurs intérêts sur la scène internationale ?
Nous disposons encore d’atouts : une éducation, des infrastructures, une organisation sociale et sociétale et des restes industriels qui, s’ils sont moins prééminents restent très bons. Le vrai défi est celui de la lucidité pour accepter le monde tel qu’il est, de la cohésion nationale pour être collectivement plus forts et du courage individuel et politique.
Quelle place la France doit-elle occuper dans la construction d’une Europe plus forte, tout en affirmant sa souveraineté ? Sur quels atouts stratégiques peut-elle s’appuyer et a-t-elle aujourd’hui les moyens de ses ambitions ?
La première question est celle de l’Europe. Comment faire coexister un renforcement national avec la construction européenne ? Sommes-nous face à un jeu à somme nulle, qui verrait le renouveau de l’un s’effectuer au détriment de l’autre ? Certains le revendiquent, mais rien ne l’impose. Si les fondateurs de l’Europe politique se mettaient au travail aujourd’hui, imagineraient-ils la même organisation ? Probablement pas, car le monde a fondamentalement changé.
Une nouvelle articulation entre des États à la souveraineté préservée et une Union plus puissante à l’extérieur doit être imaginée. Une forme de « super-confédération », privilégiant des coopérations interétatiques renforcées et réservant une intégration plus forte aux objectifs stratégiques, mériterait d’être étudiée. Cette nouvelle organisation, à géométrie variable et qui pourrait englober les pays européens hors UE, sera la grande affaire des décennies à venir. Une chose est sûre, les Européens doivent apprendre à peser au milieu des prédateurs. Cela exige de la puissance collective, c’est-à-dire une unité d’action des Etats, forts de l’adhésion des nations qu’ils représentent.
La France qui est à la fois du continent européen et du sud par son outre-mer, possède une capacité à replacer les enjeux européens dans un monde qui se déseuropéanise. Elle peut être motrice dans cette reconstruction.
Vous appelez à nous rassembler autour d’un projet commun, au-delà de nos différences. Comment la France peut-elle surmonter ses divisions internes et comment retrouver la confiance et la volonté d’agir ensemble à l’échelle européenne ?
D’abord en revivifiant la communauté nationale que nous avons négligée car elle n’était plus pertinente dans un monde globalisé constitué d’individus indifférenciés et interchangeables. Nous devons redéfinir ce qui nous lie : L’héritage, le consentement et la volonté de poursuivre une histoire commune. La nation ne repose donc ni sur la « race » ni sur l’uniformité des croyances. Elle ne se réduit pas davantage à une association d’intérêts ou à une citoyenneté administrative.
Ensuite nous devons remettre concrètement en marche la « machine à faire nation » : par la transmission d’abord. L’école doit donner à chacun la maîtrise de la langue, la connaissance de l’histoire et les moyens de former son jugement. Transmettre ne consiste ni à idéaliser le passé ni à le disqualifier, mais à permettre aux nouvelles générations d’entrer dans une histoire qui devient la-leur et qu’elles auront à poursuivre.
Par les réalisations communes ensuite. Le travail, les projets des collectivités et l’engagement associatif ou dans des causes nationales permettent d’éprouver l’utilité de sa contribution.
Par l’égalité également. L’ouverture des frontières a dopé l’économie mais a généré des inégalités sociales considérables. L’économie doit être pensée également comme un outil de lien et de solidarité.
Enfin, la préparation aux chocs qui s’annoncent, terroriste, écologique, pandémique, économique ou même militaire doit permettre à tous les Français, quel que soit leur diversité de réaliser qu’ils partagent un même destin et de les inciter, collectivement, à ne pas subir.
Au fond, dans ce monde plus incertain et plus conflictuel, qu’est-ce qui vous rend aujourd’hui confiant dans la capacité de la France et de l’Europe à relever les défis qui les attendent ?
Il me semble que ce constat que nous faisons à la FMES est partagé par une très grande majorité de Français, de toute origine, de toute condition sociale et de tous âges. La demande de compréhension, de sens et d’action commune est très forte, ce qui explique l’impatience et quelquefois l’anxiété à l’égard des tergiversations politiques.
Pour moi, c’est une des explications du succès croissant des Rencontres stratégiques de la Méditerranée.