Regard d’expert avec Laurent Rosso

Dans la troisième édition de notre série « Regard d’expert » nous avons interrogé Laurent Rosso, Directeur de Terres Univia et directeur général de Terres Inovia. Il est au cœur des enjeux de souveraineté agricole, de compétitivité et d’adaptation au changement climatique. Terres Univia est l’interprofession française des huiles et protéines végétales, tandis que Terres Inovia est l’institut technique de recherche et d’innovation pour les oléagineux, les légumineuses à graines et le chanvre.

La campagne agricole 2026 a été marquée par une succession particulièrement brutale d’aléas climatiques : excès d’eau, sécheresse, puis plusieurs vagues de chaleur. Au-delà des pertes immédiates, quels enseignements tirez-vous de cette campagne ? Quelles productions apparaissent aujourd’hui les plus vulnérables et, à l’inverse, lesquelles montrent les meilleures capacités de résilience ?

2026 nous oblige d’abord à changer de regard. Nous avons longtemps raisonné les risques climatiques séparément : la sécheresse, l’excès d’eau, la chaleur, le gel… Désormais, une même campagne peut cumuler plusieurs de ces phénomènes. Février a été exceptionnellement humide, puis nous avons basculé vers un printemps sec et un été hors norme. Météo-France classe l’été 2026 comme le plus chaud jamais observé depuis 1900, avec 53 jours en vagues de chaleur et un déficit de précipitations proche de 40 %.

L’enseignement essentiel est donc qu’il n’existe pas une culture miracle qui serait « résistante au changement climatique ». La résilience vient d’abord de la diversité des cultures et de notre capacité à disposer, pour chacune d’elles, d’un panier de solutions suffisamment large.

Les cultures d’été ont logiquement beaucoup souffert notamment dans les zones intermédiaires, zones à faible potentiel allant du Poitou-Charentes à la Lorraine. La récolte de maïs pourrait tomber à 9 millions de tonnes, soit son niveau le plus faible depuis 1980, sous l’effet combiné de la baisse des surfaces, de la sécheresse et des températures caniculaires. Le tournesol, pourtant relativement tolérant au stress hydrique, a lui aussi été fortement pénalisé.

À l'inverse, le colza a démontré une capacité de compensation remarquable. Malgré les excès d’eau de février, une reprise de végétation très précoce et les attaques de ravageurs, sa production devrait avoisiner 4,7 millions de tonnes grâce notamment à la hausse des surfaces.

Cela ne signifie pas que le colza est invulnérable. Cela signifie qu’une culture bien implantée, faisant l’objet de décennies de recherche et disposant de solutions agronomiques, variétales et techniques diversifiées, résiste mieux.

Notre première assurance climatique reste donc la diversité : diversité des cultures, des rotations, des variétés, des dates de semis et des territoires de production.

Face à des épisodes climatiques extrêmes appelés à devenir plus fréquents, quels sont aujourd’hui les leviers d’adaptation les plus crédibles pour préserver à la fois les rendements et la viabilité économique des exploitations : sélection variétale, évolution des assolements, travail des sols, gestion et stockage de l’eau, nouvelles technologies, assurance climatique ? Et qu’est-ce qui freine encore leur déploiement à grande échelle ?

Il faut se méfier de la recherche d’une solution unique. Nous ne nous adapterons pas au changement climatique uniquement par la génétique, uniquement par l’irrigation ou uniquement par l’agroécologie. C’est la combinaison des leviers qui créera la résilience.

La sélection variétale est évidemment essentielle. Nous avons besoin de variétés capables de mieux tolérer les stress hydriques et thermiques, les maladies ou les ravageurs qui progressent avec le réchauffement. C’est pourquoi l’accès aux nouvelles techniques génomiques est stratégique : le climat évolue vite et notre capacité d’innovation doit évoluer au même rythme.

Ensuite, il faut travailler sur les systèmes. Diversifier les assolements, introduire davantage de légumineuses, préserver la fertilité physique et biologique des sols, mieux conserver l’eau dans les horizons superficiels. Terres Inovia observe d'ailleurs depuis plusieurs années des transformations importantes des pratiques sur le colza : recul du labour, semis plus précoces, développement des plantes compagnes et recours accru aux apports organiques.

L’eau constitue également un sujet central. Mais je préfère parler d’irrigation de résilience plutôt que d’irrigation systématique. Quelques dizaines de millimètres au bon moment peuvent parfois sauver l’implantation d’un colza, la floraison d’une légumineuse ou le remplissage d’un soja. La question n’est pas de privatiser l’eau mais d’en retenir une petite partie lorsqu’elle tombe en grande quantité et qu’elle est excédentaire, afin de pouvoir produire de l’alimentation lorsqu’elle manque.

À cela s’ajoutent le numérique, les outils d’aide à la décision, la robotique, le biocontrôle et naturellement l’assurance climatique, dont la réforme permet aujourd’hui une prise en charge publique pouvant atteindre 70 % de la prime.

Ce qui freine leur déploiement est finalement assez simple : le temps et l’économie. Une variété se développe en plusieurs années, un réseau hydraulique en davantage encore, un outil industriel représente des dizaines de millions d’euros. Or nous demandons parfois aux agriculteurs de modifier leurs systèmes beaucoup plus vite que nous ne sommes capables de mettre à leur disposition les alternatives.

La transition doit donc être organisée par la preuve, l’investissement et l’accompagnement, pas uniquement par la contrainte.

Le changement climatique intervient alors même que l’agriculture française connaît une érosion de sa compétitivité et que notre balance commerciale agricole et agroalimentaire s’est fortement dégradée. Selon vous, sommes-nous confrontés à un accident conjoncturel ou à un véritable risque de décrochage de la puissance agricole française ? Où se situent aujourd’hui nos principales fragilités ?

Je crois qu’il serait dangereux de considérer cela comme un simple accident conjoncturel.

En 2025, notre solde commercial agricole et agroalimentaire n'a plus été que de 181 millions d'euros. Nous étions encore excédentaires de plusieurs milliards quelques années auparavant. Surtout, la dégradation concerne de plus en plus les produits transformés, c'est-à-dire précisément le maillon où se crée une grande partie de la valeur ajoutée et de l'emploi.

Nous conservons d’immenses atouts. La France reste une grande puissance céréalière, laitière, viticole, semencière et agroalimentaire. Elle dispose de près de 28 millions d’hectares agricoles, d’agriculteurs très qualifiés, d’une recherche agronomique exceptionnelle et d’un tissu industriel encore considérable.

Mais la question est celle de la trajectoire.

Quand nous importons progressivement davantage de fruits, de légumes, de volailles, de protéines végétales ou de produits transformés, nous ne perdons pas seulement une production agricole. Nous perdons progressivement les silos, les outils de transformation, les compétences, les emplois et, finalement, la capacité de reconstruire rapidement ces filières.

C'est ce que j'appelle le risque d'une souveraineté alimentaire à trous. Nous pouvons rester globalement excédentaires en calories et devenir simultanément très dépendants sur des produits essentiels.

Nos fragilités sont connues : coûts de production, énergie, coût du travail, manque d'investissements, instabilité réglementaire, surtranspositions françaises, partage insuffisant de la valeur et concurrence de produits qui ne sont pas toujours soumis aux mêmes standards.

Il faut donc retrouver une logique offensive. La souveraineté alimentaire ne consiste pas à fermer les frontières ; elle consiste à conserver la capacité de choisir ce que nous voulons produire et à disposer des moyens économiques, techniques et industriels pour le faire.

Vous dirigez Terres Univia et Terres Inovia, au cœur des filières des huiles et protéines végétales. La France ambitionne depuis plusieurs années de renforcer son autonomie protéique, mais demeure notamment dépendante des protéines importées pour l’alimentation animale. Les conditions climatiques de 2026 remettent-elles en cause cette ambition ou doivent-elles, au contraire, accélérer la diversification vers le colza, le tournesol, le soja, les pois, les féveroles et les autres légumineuses ? Que manque-t-il encore pour construire une véritable souveraineté française en protéines végétales ?

Elles doivent au contraire accélérer cette ambition.

En quarante ans, nous avons déjà démontré que cela était possible. La France est passée d'une dépendance extrêmement forte aux protéines importées à une autonomie qui se situe aujourd'hui autour de 55 à 60 % pour les matières riches en protéines destinées à l'alimentation animale, soit l'un des meilleurs niveaux européens.

Mais il reste encore environ 3 millions de tonnes de tourteaux de soja importées chaque année.

Le changement climatique ne remet pas en cause l'objectif ; il nous interdit simplement de construire notre stratégie autour d'une seule culture.

Le colza produit à la fois de l’huile et des protéines et vient encore de montrer sa résilience. Le tournesol présente un intérêt évident dans des rotations confrontées au manque d’eau, même si 2026 rappelle qu’il a lui aussi des limites. Le soja peut progressivement remonter vers le nord avec le réchauffement, à condition de disposer de variétés précoces et d'un accès à l'eau aux périodes critiques. Les pois et féveroles apportent d'autres réponses agronomiques. Les lentilles, pois chiches, lupins ou la luzerne complètent ce bouquet.

Cette diversité est notre force.

Mais développer des surfaces sans construire simultanément les débouchés serait une erreur. Un agriculteur ne cultive durablement une légumineuse que s'il sait à qui il la vendra, à quel prix et avec quel niveau de risque.

Il faut donc associer à l'objectif agronomique une véritable stratégie économique : contractualisation pluriannuelle, aides couplées stables, sélection variétale, assurance, stockage, tri, trituration, fractionnement des protéines, alimentation animale et débouchés en alimentation humaine.

La souveraineté protéique ne se décrète pas par un objectif d'hectares. Elle se construit comme une chaîne de valeur.

L’enjeu ne concerne d’ailleurs pas seulement les cultures : il faut aussi disposer en France des outils de transformation, de trituration, de stockage et des débouchés permettant de valoriser ces productions. Peut-on réellement parler de souveraineté alimentaire sans politique industrielle agricole et agroalimentaire ? Et comment mieux articuler alimentation humaine, alimentation animale, protéines végétales et valorisation énergétique des productions agricoles ?

Non. Et c'est probablement l'une des erreurs que nous avons commises au cours des vingt dernières années : avoir trop souvent séparé politique agricole et politique industrielle.

Produire une graine dont nous serions ensuite incapables d'assurer le stockage, le tri ou la transformation n'est pas de la souveraineté.

La filière oléoprotéagineuse l'illustre parfaitement. Une graine de colza ne produit pas alternativement de l'huile ou des protéines : elle produit simultanément les deux. Un hectare permet de générer de l'huile alimentaire, des tourteaux destinés aux animaux et de l'huile pouvant être valorisée sous forme de biocarburant.

C'est précisément cette valorisation intégrale qui a permis à la France de développer sa production de colza et, parallèlement, de réduire très fortement sa dépendance aux protéines importées.

Il faut donc sortir d'une représentation trop simpliste opposant alimentation humaine, alimentation animale et énergie. Dans beaucoup de nos filières, ces débouchés sont complémentaires. Les biocarburants agricoles produisent simultanément des coproduits protéiques indispensables à l'élevage ; les légumineuses améliorent les rotations tout en fournissant des aliments pour l'homme ou l'animal ; la bioéconomie ouvre des débouchés supplémentaires capables de sécuriser le revenu des producteurs.

Cette logique suppose cependant une politique industrielle : moderniser les silos, les unités de trituration, les usines d'aliments du bétail et les outils de fractionnement ; investir dans les protéines alimentaires ; adapter la logistique ; soutenir les bioénergies et la chimie biosourcée.

Nous devons apprendre à raisonner du champ jusqu'au produit fini.

La souveraineté agricole sans souveraineté industrielle est incomplète. Et inversement, une industrie agroalimentaire qui ne disposerait plus d'un approvisionnement agricole compétitif sur son territoire deviendrait tôt ou tard une industrie d'importation.

Les agriculteurs doivent aujourd’hui simultanément produire, s’adapter au changement climatique, réduire leur empreinte environnementale et rester compétitifs face à des productions européennes ou internationales qui ne répondent pas toujours aux mêmes contraintes. Comment sortir de cette contradiction ? Faut-il revoir la manière dont nous organisons la transition agricole, en conditionnant davantage les nouvelles contraintes à l’existence d’alternatives techniquement et économiquement viables ?

Oui, clairement. Mais cela ne signifie pas renoncer à la transition environnementale. Il s'agit au contraire de lui donner les moyens de réussir.

Le monde agricole ne conteste pas la nécessité de réduire les intrants, de préserver l'eau, la biodiversité ou de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Le problème apparaît lorsque nous supprimons une solution plus rapidement que nous ne sommes capables d'en construire une autre.

Dans certaines cultures, notamment les plus petites, nous ne devrions d'ailleurs pas parler de « pas d'interdiction sans solution », mais de pas d'interdiction sans solutions, au pluriel. La résilience repose rarement sur un produit de substitution unique ; elle repose sur plusieurs leviers partiels que l'agriculteur peut combiner.

Je défends donc une transition par la preuve.

Avant toute nouvelle contrainte, il faut regarder cinq choses : existe-t-il une alternative techniquement validée ? Quel est son coût ? Quel est son impact sur le rendement et le revenu ? Nos concurrents européens sont-ils soumis aux mêmes règles ? Et les produits importés respecteront-ils effectivement des exigences équivalentes ?

Si nous ne répondons pas à ces questions, nous prenons le risque d'obtenir exactement l'inverse de l'objectif recherché : réduire la production française, augmenter les importations et déplacer notre empreinte environnementale à l'étranger.

Il faut également mieux rémunérer les progrès accomplis. Une légumineuse réduit les besoins d'engrais azotés, une rotation diversifiée limite certaines pressions parasitaires, une agriculture de précision diminue les intrants. Ces bénéfices doivent entrer dans l'équation économique.

La transition écologique et la souveraineté ne sont pas contradictoires. Elles deviennent contradictoires lorsque l'on oublie la dimension économique de la transition.

Une exploitation qui ne dégage plus suffisamment de revenu n'investit plus. Et une agriculture qui n'investit plus ne pourra précisément pas accomplir la transition que nous attendons d'elle.

Enfin, alors que se prépare la PAC post-2027 et que les exploitations devront investir massivement pour s’adapter, quelles devraient être, selon vous, les trois priorités de la France et de l’Europe pour que notre pays demeure, à l’horizon 2035-2040, une grande puissance agricole capable de garantir sa souveraineté alimentaire ?

Je les résumerais en trois verbes : produire, investir et protéger.

D'abord, produire. Nous devons réaffirmer que la première fonction d'une politique agricole est de permettre à l'Europe d'assurer durablement son alimentation. La future PAC doit rester une véritable politique commune, avec des moyens identifiés, prévisibles et permettant d'éviter une renationalisation qui recréerait des distorsions entre États membres. La proposition européenne prévoit aujourd'hui au moins 300 milliards d'euros spécifiquement sécurisés pour les soutiens au revenu et la gestion des crises ; au-delà du chiffre, le débat essentiel portera sur la capacité réelle du dispositif à maintenir production, revenu et compétitivité dans la durée.

Ensuite, investir. L'adaptation climatique nécessitera des montants considérables : génétique, eau, stockage, robotisation, numérique, bâtiments, outils de transformation, décarbonation industrielle. Nous ne pouvons pas demander aux agriculteurs et aux industriels de transformer profondément leur modèle tout en réduisant leur capacité d'investissement. La recherche et les instituts techniques doivent également être considérés comme des infrastructures stratégiques.

Enfin, protéger, au sens économique du terme. Cela signifie imposer une réciprocité beaucoup plus forte dans les échanges commerciaux, lutter réellement contre les pratiques déloyales et contrôler les produits importés avec le même niveau d'exigence que celui imposé aux productions européennes. Cela signifie également protéger les agriculteurs contre des risques climatiques devenus systémiques et préserver les conditions permettant le renouvellement des générations.

Nous sommes à un moment de choix.

La France possède encore pratiquement tous les éléments d'une grande puissance agricole : des terres, des agriculteurs compétents, une recherche de premier plan, des filières organisées, des industries et des infrastructures.

Mais une puissance agricole n'est jamais définitivement acquise.

À l'horizon 2040, notre souveraineté et donc de fait notre sécurité alimentaire, dépendront moins de ce que nous aurons voulu interdire que de ce que nous aurons été capables de continuer à produire, d'innover et de transformer sur notre territoire.

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