Regard d’expert avec Christine Dugoin-Clément

Dans la deuxième édition de notre série « Regard d’expert », nous avons échangé avec Christine Dugoin-Clément, chercheuse à la Chaire Risques de l'IAE Paris-Sorbonne, sur le sujet de la désinformation, la cybersécurité et la guerre cognitive.

Quels sont les principaux changements observés dans la nature des menaces liées à la cybersécurité, à l’influence et à la guerre cognitive au cours des cinq dernières années ?

Le principal changement tient, selon moi, à la capacité de passer très rapidement à l’échelle. Nous assistons à une intensification des moyens et à une compression des délais, directement liées à l’augmentation des capacités technologiques.

Cette évolution touche aussi bien l’influence et l’ingérence que la cybersécurité. Dans le champ informationnel, il est désormais possible de créer très vite des contenus ex nihilo. Dans le domaine cyber, l’IA permet également de générer ou d’adapter du code offensif. Les campagnes de phishing illustrent cette accélération : chez certains acteurs sinophones, elles ont progressé de plus de 400 % en un an, notamment grâce à des messages beaucoup plus personnalisés.

Ces outils abaissent en outre le niveau de compétence nécessaire pour entrer dans le jeu. Des acteurs moins expérimentés peuvent compenser une partie de leurs lacunes grâce à des technologies performantes. L’appât du gain attire donc davantage d’intervenants et contribue à former un continuum d’acteurs beaucoup plus diversifié.

Cette évolution favorise enfin le prépositionnement et l’hyperréactivité. Un même écosystème peut intervenir dans l’espionnage, le sabotage ou encore l’atteinte à l’image. La menace ne se limite donc pas à une hausse du nombre d’attaques : elle tient aussi à leur vitesse, à leur personnalisation et à la diversité croissante de ceux qui peuvent les conduire.

Les campagnes électorales sont devenues des terrains privilégiés des ingérences étrangères. Quels sont les principaux risques informationnels et cognitifs susceptibles de peser sur la présidentielle de 2027 ? La France est-elle aujourd’hui mieux préparée qu’en 2017 ou 2022 pour détecter et contrer ces opérations d’influence ?

Les campagnes électorales constituent des cibles privilégiées pour plusieurs raisons. D’abord, elles concentrent l’attention publique et médiatique. Ensuite, soutenir un candidat ou un futur élu dont les positions sont compatibles avec certaines finalités géopolitiques peut procurer un bénéfice évident à l’acteur qui conduit l’opération informationnelle.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Ce qui change, c’est la temporalité. Pendant longtemps, on a surtout observé les ingérences au cours de la campagne elle-même. Or, le travail d’influence commence bien plus tôt : il s’agit de cristalliser des émotions, de polariser le débat et de diviser les populations sur une longue période, afin de pouvoir agir avec davantage de force au moment décisif.

La multiplication des outils et l’évolution de certaines plateformes renforcent ce risque. Celles-ci ne sont plus seulement des supports de diffusion : elles peuvent devenir des acteurs de l’information, notamment à travers des algorithmes dont le fonctionnement reste opaque. En Allemagne, plusieurs travaux ont ainsi montré que les recommandations proposées sur TikTok à de jeunes utilisateurs étaient majoritairement orientées vers l’AfD, alors même qu’ils n’avaient jamais interagi avec ce parti ni avec des contenus similaires.

L’influence ne se limite cependant pas au numérique. Elle peut aussi passer par des méthodes très classiques : organisation de visites, opérations de séduction ou mises en relation ciblées. Les innovations technologiques viennent donc s’ajouter à des pratiques plus anciennes, qui restent pleinement actives.

La France est aujourd’hui mieux armée qu’en 2017 ou 2022, d’abord parce que la prise de conscience a progressé. Des structures comme Viginum permettent de détecter et de rendre publiques certaines opérations, dans une logique de « naming and shaming ». L’Union européenne mène également ce travail, notamment à travers EUvsDisinfo.

La difficulté sera toutefois d’assurer un suivi sur un temps beaucoup plus long. Les commissions et autorités électorales ne peuvent plus se concentrer uniquement sur la campagne officielle ou sur la période de réserve. Nous avons déjà vu apparaître, pendant ces périodes sensibles, de fausses interviews ou de fausses fuites diffusées sur Facebook, Instagram ou d’autres plateformes.

À l’approche de 2027, les opérations seront probablement plus larges et plus hybrides : structures étatiques, influenceurs, faux profils humains ou automatisés, dispositifs combinant les deux, faux médias ou usurpation de l’identité de titres de presse. Ce phénomène va se démultiplier. La réponse ne pourra donc pas être seulement technique ou institutionnelle : elle devra aussi reposer sur un effort massif d’éducation et de sensibilisation.

Plus globalement, pour faire face aux ingérences informationnelles attribuées, entre autres, à la Russie et à la Chine, les démocraties occidentales disposent-elles aujourd’hui des outils institutionnels et juridiques adaptés, ou restent-elles structurellement en retard ?

La Russie et la Chine figurent parmi les acteurs les plus souvent désignés lorsqu’on évoque les opérations informationnelles, mais elles ne sont pas les seules. Des alliances ponctuelles peuvent se former en fonction d’agendas nationaux ou de considérations de politique intérieure. Elles peuvent amplifier une campagne, comme une vague qui prend soudainement de la hauteur, pendant quelques semaines ou quelques mois, puis se défaire très rapidement. Les positions peuvent même devenir totalement divergentes un an plus tard, comme on a pu l’observer entre la Russie et l’Azerbaïdjan.

Il faut ensuite distinguer l’imputation de l’attribution. L’imputation est un geste technique : elle consiste à établir, sur la base d’éléments solides, l’origine probable d’une opération. L’attribution est un geste politique : elle suppose qu’un État prenne la responsabilité de désigner publiquement un autre État comme étant à l’origine d’une action belliqueuse dans la sphère informationnelle.

Sur le plan de l’imputation, nous sommes aujourd’hui mieux armés. Des structures comme Viginum favorisent la coopération entre acteurs publics et privés, y compris à l’échelle européenne et internationale, afin de partager des informations et de consolider les analyses. Ce travail n’est sans doute pas encore à la hauteur de la vague, mais il existe et monte en puissance.

L’enjeu est désormais de rendre cette imputation suffisamment robuste pour soutenir, si nécessaire, une procédure judiciaire. Les dispositifs français avaient d’ailleurs été salués outre-Atlantique avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Le volet juridique demeure néanmoins plus délicat. Il faut d’abord composer avec le temps de la justice. Il faut ensuite déterminer si les faits peuvent entrer dans une catégorie juridique existante, puis identifier un auteur susceptible d’être traduit devant un tribunal. Or, dans l’espace numérique, celui-ci peut se trouver à des milliers de kilomètres, dans un pays qui le protège parce qu’il organise ou commandite l’opération, ou dans un État tiers qui n’extrade pas et n’applique pas les mêmes règles.

Les démocraties occidentales disposent donc de meilleurs outils techniques et institutionnels qu’auparavant, mais elles restent confrontées à un déséquilibre structurel : certaines puissances ne coopéreront pas, précisément parce qu’elles sont à l’origine des opérations mises en cause. L’architecture progresse, mais elle n’est pas encore pleinement adaptée à la vitesse, à l’échelle et au caractère transnational de la menace.

Si vous deviez identifier la menace informationnelle la plus préoccupante pour les cinq prochaines années, serait-ce davantage la manipulation des opinions publiques, la perte de confiance dans les institutions, ou l’effacement progressif de la frontière entre le vrai et le faux ? Pourquoi ?

Ces trois menaces sont étroitement liées, mais la plus préoccupante me paraît être l’effacement progressif de la frontière entre le vrai et le faux, car il alimente à la fois la manipulation des opinions et la perte de confiance dans les institutions.

L’un des enjeux majeurs, dans les champs informationnel et cyber, sera la capacité des crises à gagner en fréquence et en ampleur. Il faudra parvenir à cartographier un environnement en pleine mutation, marqué par une multiplication des acteurs, des motivations et des méthodes. Ces acteurs sont extrêmement agiles et réactifs ; ils pratiquent aussi une forme de fertilisation croisée, les techniques issues du cyber nourrissant les opérations informationnelles, et inversement.

Il faut également envisager des alliances entre acteurs aux compétences complémentaires. Certains maîtrisent depuis longtemps les processus psychologiques et cognitifs et disposent d’une solide connaissance des sciences sociales ; d’autres sont particulièrement avancés sur le plan technologique. Une coopération de ce type, par exemple entre la Russie et la Chine, pourrait faire émerger un acteur doté d’un spectre d’action beaucoup plus large et plus robuste.

Toute prospective à l’horizon 2030, et plus encore 2040, reste difficile, car nous ne connaissons pas encore l’ensemble des technologies qui seront disponibles. À plus brève échéance, plusieurs évolutions méritent cependant une attention particulière.

La première concerne les « IA compagnons », extrêmement personnalisées, auxquelles l’utilisateur peut finir par attribuer une véritable forme d’altérité. Des cas dramatiques, notamment des suicides, ont déjà été rapportés aux États-Unis. Certains États envisagent par ailleurs de développer de tels outils avec l’objectif explicite de renforcer des valeurs patriotiques. Lorsqu’une IA devient un confident et qu’on lui prête une plus grande objectivité parce qu’elle est numérique, son potentiel d’influence devient considérable.

La deuxième évolution tient aux IA agentiques, capables d’accomplir des tâches de plus en plus fines et d’interagir à très grande vitesse. Elles pourront contribuer à produire une impression de consensus, y compris lorsque celui-ci est artificiel, et ainsi infléchir plus fortement la perception des populations.

Ce déplacement de la confiance fragilise directement la notion de preuve. Nous avons d’abord connu une phase où l’on cherchait à faire passer le faux pour le vrai. Puis une phase où l’on nous a conduits à douter de tout, phénomène particulièrement visible pendant la crise du Covid-19. Nous entrons désormais dans une étape supplémentaire : celle où l’on ne croit plus en rien, parce que ce qui faisait auparavant valeur de preuve — notamment ce que l’on voit ou pense avoir vu — n’est plus jugé fiable.

Cet inconfort ouvre la voie à des récits qui promettent une vision stable et rassurante de l’avenir. On retrouve ici, à l’échelle politique et sociale, une forme de « future faking » : l’adhésion à un futur idéalisé dispense de se confronter à la complexité du présent et à la vérification des faits. Le danger est alors une déconnexion progressive du réel, qui affaiblit notre volonté de vérifier, de comprendre et d’agir sur les problèmes présents.

Vous employez le terme de « guerre cognitive » : comment la définissez-vous et en quoi se distingue-t-elle des formes plus classiques de guerre de l’information ou de propagande ?

Je préfère parler de « guerre cognitive », voire de « guerre ontologique », plutôt que de simple guerre de l’information ou de propagande. Ce que nous observons aujourd’hui ne consiste plus seulement à utiliser l’information ou à diffuser un message de propagande.

Dans la propagande classique, l’émetteur et la finalité du message sont généralement identifiables. On peut mettre le contenu en doute, mais au moins deux éléments sur trois restent relativement clairs. Dans la guerre cognitive, l’objectif est plus profond : il s’agit d’agir sur les cognitions de chacun, sur ce qu’il sait, ce qu’il croit savoir et sa manière de percevoir le monde.

Je parle aussi de guerre ontologique parce que l’opération peut viser la façon dont une personne se conçoit elle-même et se représente sa capacité d’action dans son environnement. Elle cherche à influencer l’ensemble du processus qui conduit à une décision : la perception, le jugement, l’accès à l’information, les croyances, la formation d’une intention, puis le passage à l’acte.

La guerre cognitive constitue donc une approche beaucoup plus globale. Elle peut mobiliser l’information, la propagande et différentes formes de manipulation, mais celles-ci ne sont que des outils au service d’un objectif plus large : transformer la manière dont un individu comprend son environnement, s’y situe et décide d’y agir.

Au cours d’une audition à la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, vous avez parlé de guerre hybride et d’influence à long terme : en quoi ces formes d’influence peuvent-elles toucher notre quotidien sans que nous nous en rendions compte ?

J’ai insisté sur le temps long parce que la guerre cognitive combine plusieurs temporalités. Certaines opérations sont très opportunistes : elles exploitent un pic d’attention ou un événement particulier. Mais elles s’appuient souvent sur un travail d’influence engagé depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.

Cette action se déploie par petites touches, presque à la manière d’un impressionniste. Elle capitalise sur des irritants, des expériences, des croyances ou même des faits réels, qu’elle va renforcer de façon progressive et régulière. Peu à peu, certains sujets deviennent plus sensibles, certaines réactions plus prévisibles, et les acteurs de l’influence acquièrent une meilleure compréhension de la manière dont différentes populations peuvent réagir.

C’est précisément ce qui rend ces mécanismes difficiles à percevoir dans la vie quotidienne et complexes à mesurer. Lorsqu’une personne prend une décision, comment distinguer ce qui relève de son appréciation propre de ce qui a été influencé pendant six mois, un an ou deux ans ? Cette influence accumulée peut ensuite s’exprimer à l’occasion d’un événement endogène ou exogène qui joue le rôle de climax.

À ce moment-là, les acteurs peuvent se greffer très rapidement sur l’événement grâce à leur agilité et à leur hyperréactivité. Plusieurs dynamiques convergent alors : au lieu de provoquer une simple bulle de réaction, elles peuvent produire une véritable explosion.

Nous sommes donc face à une combinaison particulièrement difficile à détecter : une préparation lente et diffuse, associée à un hyper-opportunisme capable de rebondir presque instantanément sur n’importe quel sujet. C’est ainsi que ces formes d’influence peuvent modifier nos perceptions, nos priorités et nos réactions quotidiennes sans que nous ayons conscience du travail de fond qui les a précédées.

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