Regard d’expert avec Yves Jégourel
Dans notre nouvelle série , “Regard d’expert” nous avons interrogé Yves Jégourel sur le sujet des matières premières.
Yves Jégourel est professeur titulaire de la chaire « Économie des matières premières et transitions durables » au Conservatoire national des arts et métiers et Senior Fellow au Policy Center for the New South. Ancien professeur de l’Université de Bordeaux, où il a dirigé le master « Banking, Finance and Commodity Trading », il est aujourd’hui co‑directeur du cercle CyclOpe et intervient comme expert auprès de la CNUCED. Ses travaux de recherche portent sur l’économie des matières premières – internationalisation des marchés physiques, dépendance des pays exportateurs, financiarisation et gestion du risque des prix.
En quoi s’intéresser aux matières premières permet-il de comprendre le monde actuel et les tensions géopolitiques et économiques ?
Il faut, pour répondre à cette question, rappeler ce que sont les matières premières. Nous parlons ici de l’ensemble des produits issus du sol et du sous-sol et faisant l’objet d’un minimum de transformation pour être vendus en grande quantité sur les marchés internationaux. En pratique, les matières premières englobent donc l’ensemble des produits agricoles (blé, maïs, soja, café, cacao, etc.), les produits énergétiques (pétrole, gaz naturel, charbon, etc.), ainsi que les minerais et métaux (cuivre, fer, nickel, or, argent). Certains produits de base, comme les métaux, sont d’ailleurs « très transformées » et sont tout autant une matière première qu’un produit industriel, à l’image de l’aluminium, par exemple. La liste est très longue ! Les matières premières sont en conséquence à la base de tout notre système économique… et de notre quotidien ! Les enjeux qu’elles portent sont majeurs : environnementaux, économiques, sociaux, logistiques, politiques et géopolitiques. De ce point de vue, les contrôler est une condition sine qua non de la puissance des nations : le charbon jadis pour l’empire britannique, les énergies fossiles pour les États-Unis au XXe siècle et, désormais, ce que l’on appelle les ressources minérales critiques qui sont largement sous la coupe de la Chine, et font l’objet d’importantes tensions géopolitiques. Et puis, n’oublions pas l’actualité : le blocage du détroit d’Ormuz et ses effets sur le pétrole, le gaz naturel, l’aluminium ou les engrais, mais encore l’utilisation du blé comme une arme géopolitique par la Russie : tout, en définitive, nous ramène aux matières premières !
Comment évaluez-vous le risque géopolitique pesant sur les chaînes d'approvisionnement des métaux stratégiques nécessaires à la transition énergétique et à l'industrie de défense européenne ?
Il est très important. La dépendance des pays européens aux chaînes d’approvisionnement des métaux stratégiques est désormais connue et bien documentée. Sans cuivre : pas de réseaux électriques, sans lithium, pas de véhicules électriques, et pas d’aimants permanents sans les fameuses « terres rares ». Comme le rappelle l’OTAN, les industries de défense sont elles-mêmes exposées au risque d’approvisionnement sur les alliages d’aluminium ou le graphite, de manière non exhaustive. Et la demande pour toutes ces ressources minérales va s’accroître au cours des prochaines décennies. Nombre d’actions françaises et européennes sont en cours pour tenter de la réduire, mais le retard pris par rapport à la Chine est considérable. N’oublions pas que l’ouverture d’une mine peut prendre une dizaine d’années et implique des financements considérables. Et il en va de même pour le segment éminemment stratégique du raffinage où l’impératif de compétitivité se couple avec celui de la respectabilité sociale et environnementale alors que la concurrence internationale est extrêmement forte et pas toujours assujettie aux mêmes règles. Il faut également comprendre que la détérioration rapide de la situation géopolitique peut changer l’ordre des priorités et impose une très grande réactivité, ce qui n’est évidemment pas simple à organiser. Comprenons enfin que l’ensemble des matières premières est, à des degrés divers, stratégique et que tout ceci ne se réduit pas aux risques pesant sur nos approvisionnements en métaux de la transition énergétique, de la révolution numérique et des hautes technologies. Dans l’histoire récente ou plus ancienne de la France, comme dans de nombreux autres pays, les révoltes populaires ont très souvent été liées au pouvoir d’achat, et donc aux prix des carburants et à ceux des biens de première nécessité qui sont, eux-mêmes, très dépendants du cours de certaines matières premières. La sécurité alimentaire est un sujet d’une importance politique et géopolitique absolument considérable.
Quelle est la stratégie européenne sur les matières premières critiques pour en garantir et sécuriser son approvisionnement ? Cette stratégie vous semble-t-elle aujourd'hui suffisante pour réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, ou risque-t-elle simplement de déplacer les dépendances vers d'autres acteurs ?
La réaction européenne s’inscrit dans le cadre du Critical Raw Materials Act adopté en 2024 qui fixe les objectifs minium à atteindre pour réduire notre extrême dépendance d’ici à 2030 : au moins 10 % de notre consommation en minerais doit provenir de sources européennes, au moins 40 % pour nos besoins en produits raffinés tandis que 25 %, au moins, de notre consommation en matières premières secondaires, issues du recyclage donc, doit être satisfaite par l’offre des pays membres. Enfin, pas plus de 65 % de la consommation européenne ne doit dépendre d’un seul pays tiers. Ces objectifs portent, dans l’absolu, sur les trente-quatre ressources identifiées comme critiques (dont dix-sept reconnues comme stratégiques) par l’Union européenne. Cette volonté a connu de nombreuses déclinaisons, dans le champ de la diplomatie comme dans le domaine réglementaire ou industriel. La Commission européenne a notamment identifié quarante-sept projets stratégiques pour les pays de l’Union, dont 10 en France. La France a, elle aussi, ses propres actions, en particulier la création de l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi) et l’abondement d’un « fonds métaux » dont le rôle est de prendre des participations financières dans des projets d’extraction, de raffinage et de recyclage des métaux stratégiques, en France comme à l’étranger, et ce, précisément pour réduire nos dépendances. Est-ce suffisant ? Assurément non, car il faut toujours faire davantage dans ce domaine, mais cela va dans le bon sens : moindre dépendance à la Chine et diversification des autres sources d’approvisionnement pour ne pas « déplacer les dépendances vers d’autres acteurs », pour reprendre votre expression. Ne sous-estimons pas, enfin, les dépendances existantes : celle au gaz naturel tout particulièrement. L’Europe a certes fortement réduit sa consommation et ses importations, mais elle est passée d’une dépendance au gaz russe à une dépendance au gaz naturel liquéfié (GNL) américain. Et Donald Trump n’hésite évidemment pas à utiliser ceci comme levier géopolitique.
Assiste-t-on à l'émergence d'une véritable "géoéconomie des matières premières", où le contrôle des ressources devient un instrument de puissance comparable à l'énergie au XXe siècle ?
Je ne dirais pas « émergence » : il y a toujours eu, depuis l’ère industrielle (et même avant, avec la conquête du nouveau-monde par exemple), une volonté de contrôle de la ressource. Sans ressource énergétique, pas d’industrie, et sans industrie, ni puissance, ni armée. Je pense, par ailleurs, que la question des énergies fossiles demeure tout aussi prégnante : regardez l’incidence, en 2022, de la guerre en Ukraine sur l’envolée des prix du gaz, et donc de l’électricité, en Europe, ou les effets du blocage du détroit d’Ormuz sur les prix du pétrole. En revanche, ce qui est certain, c’est que cette question occupe à nouveau le haut de l’agenda politique. En dominant la quasi-totalité des chaînes de valeur des ressources minérales critiques et en utilisant ce levier à des fins géostratégiques, la Chine menace très largement l’hyperpuissance américaine ce qui, pour Trump, est évidemment une idée insupportable. Washington fait donc désormais feu de tout bois en renforçant son influence sur les énergies fossiles, la base de sa puissance, tout en essayant de rattraper son retard sur les métaux critiques. C’est le sens qu’il convient de donner à la nouvelle conditionnalité de l’aide militaire américaine : de la guerre en Ukraine au pseudo-accord de paix entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, Washington fait désormais dépendre ses actions à l’accès au sous-sol des pays en proie aux conflits. Sans parler, bien évidemment, des velléités américaines sur le Groenland en invoquant le fait que le Danemark et l’Europe ne pourraient défendre ce territoire en cas de conflit ! Il y a une militarisation évidente du sujet des matières premières et ceci est d’autant plus inquiétant qu’elle s’opère dans un cadre international où le multilatéralisme semble moribond et ne peut tempérer les excès des uns et des autres, bien malheureusement. Et l’Europe me semble bien impréparée à ce nouveau paradigme : celui du retour des empires.