Défense et climat : anticiper pour préserver notre souveraineté et notre capacité d’action

Les changements environnementaux et climatiques ne sont plus une perspective lointaine. Ils se ressentent déjà dans toutes les activités humaines, et le monde de la défense n’y échappe pas. C’est le sens des travaux que nous avons conduits dans le cadre de notre mission d’information consacrée aux liens entre environnement, climat et défense.

Avec ma collègue Murielle Lepvraud, nous avons souhaité adopter une approche globale de ce sujet complexe. Car les enjeux climatiques ne relèvent pas seulement de la protection de l’environnement : ils influencent désormais les équilibres géostratégiques, les conditions d’engagement de nos forces, la conception de nos équipements, la résilience de nos infrastructures et même le droit de la guerre.

Notre conviction est claire : intégrer les enjeux environnementaux et climatiques dans la stratégie de défense française ne doit pas être perçu comme une contrainte supplémentaire. C’est au contraire un levier de lucidité, d’anticipation et de supériorité opérationnelle.

Le climat, multiplicateur de risques géostratégiques

Les interactions entre environnement et conflits armés ne sont pas nouvelles. Depuis toujours, les acteurs militaires prennent en compte les caractéristiques du milieu naturel dans leurs stratégies. Mais les transformations environnementales contemporaines, et en particulier le changement climatique, renouvellent profondément ces dynamiques.

En accentuant certaines vulnérabilités économiques, sociales et politiques, le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques. Il peut aggraver des tensions déjà existantes autour de l’eau, de l’énergie, des terres arables ou des ressources maritimes.

La fonte des glaces aux pôles ouvre, par exemple, de nouvelles routes maritimes et rend accessibles de nouvelles ressources, ce qui pourrait faire de l’Arctique une zone de conflictualité accrue. Les phénomènes de sécheresse, de submersion marine et d’événements climatiques extrêmes entraîneront également des déplacements de population et une augmentation des migrations climatiques, avec des conséquences sécuritaires majeures.

La migration des stocks de poissons vers des eaux plus froides pourrait, elle aussi, accroître la pêche illégale, notamment dans des zones placées sous la surveillance de la Marine nationale. Ces évolutions montrent que les armées devront adapter leurs missions à des environnements de plus en plus instables et imprévisibles.

Lutter contre la désinformation climatique

Nous avons également souhaité mettre en lumière un phénomène préoccupant : l’instrumentalisation des sujets environnementaux à des fins d’influence.

Certaines puissances utilisent les catastrophes naturelles, ou les discours qui les entourent, pour diffuser de la désinformation, fragiliser la parole publique ou renforcer leur influence diplomatique. Ce risque est appelé à s’accroître avec la multiplication des événements climatiques extrêmes.

C’est pourquoi nous recommandons de développer une véritable stratégie coordonnée de lutte contre la désinformation climatique en cas de catastrophe naturelle, ainsi que de sécuriser les canaux de communication officiels. La fiabilité de l’information est un enjeu démocratique, mais aussi un enjeu de sécurité nationale.

Au-delà de la désinformation, certains États recourent à ce que l’on peut appeler une « diplomatie des catastrophes ». L’aide apportée après une catastrophe naturelle peut devenir un instrument d’influence, permettant à un État de s’implanter durablement sur un territoire ou d’envoyer un signal à ses concurrents sur sa capacité de projection.

Cette réalité doit nous conduire à renforcer nos capacités d’anticipation, en particulier dans les territoires ultramarins.

Les outre-mer en première ligne

Les territoires français d’outre-mer sont particulièrement exposés aux conséquences du changement climatique. Cyclones, submersions, incendies, inondations, isolement géographique : les vulnérabilités y sont nombreuses et appellent une réponse structurée.

Or, nous avons constaté que les forces armées prépositionnées dans ces territoires sont aujourd’hui sous-dimensionnées au regard des risques à venir. Cette situation pourrait exposer les outre-mer à une plus grande vulnérabilité en cas de catastrophe climatique majeure.

Elle fait également peser un risque de sur-sollicitation des armées, notamment si celles-ci devaient être mobilisées simultanément pour répondre à une catastrophe climatique et à un conflit de haute intensité.

À titre personnel, je plaide pour que le sujet climatique soit pleinement intégré dans le nouveau service militaire et dans la création de la troisième division, afin de renforcer les effectifs disponibles, notamment dans les outre-mer. Je recommande également la désignation d’une structure interministérielle chargée d’anticiper, de structurer et de coordonner les interventions de secours d’urgence dans leur volet politique.

Adapter concrètement notre outil de défense

Au-delà des enjeux géostratégiques, le changement climatique modifie très concrètement les conditions d’action de nos forces armées.

L’augmentation des températures peut limiter les performances des équipements, accélérer leur usure, modifier les conditions de maintenance et réduire l’efficacité opérationnelle sur certains théâtres. Ces évolutions doivent être prises en compte dès la conception, l’achat et le maintien en condition opérationnelle de nos équipements.

Nous saluons à ce titre le travail engagé par la Direction générale de l’armement (DGA) pour recenser les vulnérabilités de nos systèmes d’armes face au réchauffement climatique. Cette démarche doit être poursuivie, actualisée en permanence et intégrée de façon systématique dans les processus de recherche, de développement et d’innovation.

Il ne s’agit pas nécessairement de créer de nouvelles structures, mais de renforcer les cellules de retour d’expérience déjà existantes. Une approche interarmées permettrait de mieux mutualiser les ressources et de partager les enseignements tirés des différents théâtres d’opération.

Former, anticiper, renforcer la résilience

L’adaptation de notre défense passe aussi par la formation des soldats dans des conditions extrêmes. L’École militaire de haute montagne, l’école du désert de Djibouti ou encore les centres d’aguerrissement ultramarins jouent déjà un rôle essentiel pour préparer nos forces à des environnements exigeants.

Elle suppose également de renforcer nos unités de sécurité civile, qui accomplissent un travail considérable lors des feux de forêt, des inondations et des crises climatiques majeures. Nous recommandons de former et de mobiliser davantage les réservistes en appui des forces de sécurité civile, tout en veillant à ce que les armées ne deviennent pas un supplétif permanent de cette dernière.

Enfin, la résilience de nos infrastructures militaires est une condition de notre souveraineté. Les bases, ports, pistes, bâtiments et emprises militaires doivent être adaptés aux risques climatiques, notamment en outre-mer où le parc d’infrastructures est parfois plus ancien.

Lors de notre déplacement à Brest, nous avons pu constater que certains équipements avaient déjà été conçus en anticipant l’élévation du niveau de la mer. Les pontons destinés à accueillir les frégates multimissions ont ainsi été pensés pour rester modulables et pouvoir être rehaussés à l’avenir. Ce type de démarche doit être poursuivi et accéléré.

Faire du climat un levier de supériorité opérationnelle

Le changement climatique n’est pas un sujet périphérique pour nos armées. Il touche à la capacité d’anticipation de l’État, à la protection de nos territoires, à la sécurité de nos concitoyens et à l’efficacité de nos forces.

Notre rapport vise donc à inscrire durablement les enjeux environnementaux et climatiques dans l’agenda stratégique de la défense française. Non pour affaiblir notre outil militaire, mais pour le rendre plus robuste, plus agile et mieux préparé aux crises de demain.

Face à l’accélération des bouleversements climatiques, la France doit se donner les moyens d’agir, d’anticiper et de protéger. La résilience de nos forces, de nos infrastructures et de nos territoires sera l’une des conditions de notre supériorité opérationnelle future.

Lien vers le rapport complet.

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Visite de trois centres stratégiques à Brest