Structurer l’investissement dans la BITD : pour une autonomie stratégique crédible et durable

Dans un contexte de retour des conflits de haute intensité, d’émergence de menaces hybrides et de rivalités technologiques globales, la France est confrontée à une exigence impérieuse : renforcer, accélérer et stabiliser l’investissement dans sa base industrielle et technologique de défense (BITD).

Mais comment construire une trajectoire d’investissement pérenne, adaptée à la fois aux enjeux de souveraineté capacitaire, à la logique de l’innovation rapide et aux contraintes budgétaires ? Quel rôle assigner à l’État, aux grands maîtres d’œuvre industriels, mais aussi aux PME, aux start-ups et aux financeurs privés ?

1. La BITD, un écosystème sous pression

Depuis plusieurs années, la BITD française est appelée à répondre à une double tension : garantir une autonomie stratégique nationale tout en s’adaptant aux logiques économiques mondialisées. Le contexte de guerre en Ukraine, les tensions dans la région Indopacifique ou encore la pression sur les chaînes d’approvisionnement révèlent la nécessité d’une industrie de défense qui soit tout à la fois robuste, agile, réactive et endurante.

Mais cette industrie est marquée par des caractéristiques propres : cycles longs, dépendance à l’achat public, contraintes de confidentialité, logique capacitaire très encadrée. Cela limite l’attractivité de la filière pour les financeurs privés, tout en exigeant de l’État une posture non seulement d’acheteur, mais de stratège et de co-constructeur industriel.

2. Quels axes pour un plan d’investissement ambitieux et pérenne ?

a) Donner de la visibilité budgétaire aux industriels

L’investissement dans la BITD ne peut reposer sur des logiques annuelles ou conjoncturelles. Il suppose des engagements pluriannuels lisibles, permettant aux entreprises – notamment les PME et ETI – de structurer leur production, leur R&D, leur recrutement et leur montée en gamme.

La mise en place de contrats-cadres pluriannuels par la Direction générale de l’armement (DGA), associée à une co-construction du besoin avec les Armées, est un levier central. Elle permet de passer d’un pilotage par la commande à un pilotage stratégique des capacités, anticipé et structurant.

Mais cela suppose une question budgétaire claire : le modèle français peut-il continuer à financer à flux tendu des capacités critiques ? Faut-il sanctuariser un "budget d’investissement souverain" ?

b) Adapter le financement aux spécificités de la BITD

Bpifrance, en lien avec la DGA, a mis en place une offre adaptée à la BITD : fonds propres, prêts, accompagnement stratégique, accélérateurs. Ces outils sont efficaces, mais encore insuffisants pour couvrir certains domaines sensibles (quantique, IA, cybersécurité) ou accompagner l’innovation duale en phase d’industrialisation.

Comment lever les freins liés aux exigences ESG, aux contraintes bancaires ou à la complexité réglementaire ? Faut-il développer des fonds sectoriels spécialisés défense, ou encourager l’émergence de "defense angels", à l’image de l’investissement civil ?

3. Intégrer une logique de BITD "agile" et modulaire

La guerre en Ukraine a mis en évidence la nécessité d’un segment tactique de la BITD : des équipements légers, produits en petites séries, facilement adaptables, et capables de répondre à des besoins opérationnels évolutifs.

Aujourd’hui, la BITD reste dominée par des programmes lourds, rigides, pilotés par de grands maîtres d’œuvre. Or, les innovations décisives (caméras autonomes, drones, outils de détection ou de mobilité tactique) proviennent souvent du civil.

Comment intégrer durablement l’innovation duale ? Faut-il structurer un segment agile de la BITD, avec une logique d’achat rapide, des circuits de validation allégés et des financements alternatifs ?

Cette "BITD tactique" impose aussi de revoir les doctrines d’acquisition : mutualisation, modularité, location plutôt qu’achat figé… Cela bouleverse les habitudes mais renforce l’agilité budgétaire et opérationnelle.

4. Clarifier les rôles : une interdépendance État–industrie assumée

L’État n’est pas seulement client de la BITD. Il en est l’architecte stratégique, le garant capacitaire et le premier investisseur.

La DGA joue un rôle structurant : elle définit les besoins, pilote les programmes, encadre les coopérations industrielles et dialogue avec l’écosystème. Le ministère des Armées et Bercy doivent agir de manière complémentaire : l’un sur le besoin militaire, l’autre sur le financement, l’export et la régulation.

Mais ce pilotage public ne saurait suffire sans une implication forte des industriels, à tous les niveaux. Cela suppose :

  • Une meilleure intégration des PME innovantes dans les chaînes de valeur.

  • Une capacité à coopérer entre donneurs d’ordre et sous-traitants.

  • Une logique de filière, où les objectifs capacitaires sont partagés et non cloisonnés.

Qui porte aujourd’hui la responsabilité de cette coordination ? Faut-il aller vers une agence conjointe ou un commandement industriel souverain capable d’unifier la stratégie d’investissement défense ?

5. Articuler stratégie nationale et dynamique européenne

La souveraineté ne s’oppose pas à la coopération. Elle suppose de choisir ce qui doit rester sous contrôle français (capacités critiques, technologies de rupture, production sensible), tout en s’appuyant sur des projets européens dans les domaines mutualisables : drones, satellites, munitions, cybersécurité.

L’Union européenne a lancé des outils (Fonds européen de défense, EDIDP, coopération structurée permanente) mais leur effet reste limité sans vision stratégique partagée. La France peut-elle jouer un rôle moteur dans une réindustrialisation européenne de défense ? Et à quelles conditions politiques et budgétaires ?

Conclusion : investir dans la BITD, c’est investir dans la souveraineté

Structurer un plan d’investissement ambitieux et pérenne pour la BITD, ce n’est pas simplement produire plus d’armes ou de matériels. C’est bâtir une autonomie stratégique durable, fondée sur :

  • une visibilité budgétaire de long terme ;

  • une capacité à intégrer l’innovation civile ;

  • une coopération fluide entre acteurs publics et privés ;

  • une gouvernance resserrée et lisible ;

  • une articulation intelligente avec les initiatives européennes.

La défense ne peut plus être pensée comme une dépense, mais comme un actif stratégique national, au même titre que l’énergie, la santé ou la donnée. Et cet actif doit être financé, piloté et protégé dans la durée.


Economie de guerre

« Les dépenses militaires ne doivent pas seulement être appréhendées au regard de leur coût instantané. Menées en parallèle à une relance de l’offre (investissement en capacités de production), elles participent à la réindustrialisation et à l‘aménagement du territoire en atteignant les entreprises de toutes tailles. »

« Le réarmement s’impose pour passer les dépenses annuelles au secteur de la défense de 2 % à 3 % voire 4 % : ce sont près de 30 Md€ voire 60 Md€ de dépenses supplémentaires à implémenter, tous les ans à l’échelle française. Pour maximiser les effets positifs (et minimiser ceux négatifs : inflation, dégradation du commerce extérieur, substitution à d’autres dépenses impératives telles que les souverainetés énergétique, numérique et la transformation écologique), il convient d’avoir une vision multi dimensionnelle :

  • Côté demande publique adressée aux constructeurs, de s’assurer qu’elle est adressée par un financement adéquat (dette mutuelle au niveau européen, fléchage de l’épargne, qui fuite actuellement à l’étranger, vers des projets européens). La disponibilité du financement n’apparaît pas constituer un frein, pour peu qu’il soit bien organisé.

  • Côté offre des constructeurs, de s’assurer i) qu’ils pourront accroître leur capacité de production (aujourd’hui quasiment saturée) via des financements adéquats (dette et fonds propres), les conditions d’installation (foncier, infrastructures industrielles et numériques, cadre réglementaire idoine au développement…), ii) qu’ils auront une main d’œuvre formée (par renforcement des filières techniques et scientifiques) et iii) que les matières premières stratégiques ne viendront pas à manquer. »

Source : Yann Tampereau Blog caissedesdepots.fr

Article « Réarmement – Enjeux & défis macroéconomiques & financiers »

https://www.caissedesdepots.fr/blog/article/rearmement-enjeux-defis-macroeconomiques-financiers

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