Matières premières et géopolitique : vers une nouvelle ère de conflits et de coopération

Sécurisation des chaînes d’approvisionnement, souveraineté, chaînes de valeur, alliances et puissance française et européenne

Une nouvelle géopolitique des ressources : de la dépendance brute à la maîtrise intégrée

Les matières premières sont devenues la clef de voûte des tensions géoéconomiques du XXIe siècle. Terres rares, lithium, nickel, cuivre, gaz, uranium : derrière ces ressources se jouent des équilibres de puissance, des conflits d’influence, des stratégies de contournement et des rapports de dépendance. Le monde ne se dé-globalise pas, il se reconfigure autour des ressources stratégiques.

La France – comme l’Europe – est confrontée à une double réalité : une dépendance structurelle vis-à-vis de fournisseurs extérieurs, et un déclassement dans la maîtrise des chaînes de valeur industrielles associées. C’est donc toute la chaîne – de l’accès aux matières à leur transformation, leur intégration et leur recyclage – qu’il faut désormais penser comme un continuum stratégique.

Sécurisation des approvisionnements : rupture avec une logique naïve de marché

L’ancienne approche fondée sur le libre-échange, les marchés spot et la fluidité logistique ne fonctionne plus. Pandémie, guerre en Ukraine, tensions sino-américaines, mesures de rétorsion commerciale… Tout indique que les matières premières sont redevenues des instruments de pouvoir autant que des facteurs de production.

Dans ce contexte, sécuriser les flux ne suffit plus. Il faut garantir une capacité d’accès stable, contractualisée, maîtrisée. Cela implique une diversification géographique des sources, la construction de partenariats bilatéraux robustes et durables, une diplomatie économique active et, là où c’est possible, une relance maîtrisée de l’exploitation nationale ou européenne.

Mais cette sécurisation n’a de sens que si elle s’inscrit dans une stratégie industrielle complète, allant bien au-delà de l’extraction.

Les chaînes de valeur : nœud stratégique de la souveraineté économique

Le véritable point de vulnérabilité de la France et de l’Europe n’est pas seulement l’accès à la ressource brute : c’est leur place dans la chaîne de valeur mondiale. Extraction, raffinage, transformation, assemblage, intégration dans les produits finis, valorisation secondaire : à chaque maillon, les positions dominantes sont occupées par d’autres puissances – Chine, États-Unis, parfois Russie ou pays du Golfe.

Les exemples sont nombreux : 80 % du lithium mondial est transformé en Chine, même quand il est extrait en Amérique du Sud ; les aimants en terres rares indispensables aux éoliennes ou aux missiles sont produits hors d’Europe ; la valeur ajoutée d’un produit issu d’une ressource stratégique est souvent captée très loin du territoire européen.

Cette situation n’est pas une fatalité. Mais la changer suppose des choix technologiques, des investissements lourds, des logiques de filière intégrée et une planification stratégique. La souveraineté industrielle commence par la capacité à contrôler la chaîne de valeur de bout en bout.

Un État stratège pour organiser, hiérarchiser et projeter

La maîtrise des chaînes de valeur suppose une coordination entre les politiques industrielles, minières, énergétiques, commerciales, diplomatiques et territoriales. Or, aujourd’hui, ces politiques sont trop souvent cloisonnées.

C’est pourquoi la question n’est pas seulement de réguler ou de financer, mais bien de piloter une stratégie de long terme. Cela suppose un État stratège, capable d’identifier les points de blocage, de flécher les investissements, de structurer des filières prioritaires et de sécuriser les synergies entre grands groupes, PME, recherche, armées et territoires.

Cet État stratège doit aussi savoir négocier à l’extérieur : faire valoir ses positions dans les enceintes européennes et internationales, construire des alliances industrielles solides, et projeter ses entreprises dans les zones ressources.

Les Outre-mer : leviers opérationnels de projection dans les chaînes de valeur

La France dispose d’un avantage rare dans la compétition mondiale : ses territoires ultramarins, souvent situés dans des zones à haute densité stratégique et parfois porteurs de ressources ou de capacités industrielles

La Nouvelle-Calédonie (nickel), la Guyane (or, cobalt, terres rares), les ZEE marines (nodules polymétalliques, énergie thermique des mers) constituent des points d’ancrage potentiels dans des chaînes de valeur françaises et européennes. Encore faut-il les intégrer pleinement à la planification nationale, leur affecter des moyens dédiés, leur garantir des débouchés industriels et leur offrir un rôle de codécision.

Ces territoires peuvent devenir des hubs de transformation ou de logistique, des relais diplomatiques dans l’Indopacifique ou l’Atlantique Sud, et des vitrines d’une puissance française décentralisée, inclusive et moderne.

La France dans le monde : regagner une capacité de projection industrielle

Penser la question des matières premières, c’est aussi repenser la place de la France dans le système-monde. Si elle veut peser dans les grandes transformations industrielles et énergétiques à venir, elle doit retrouver une capacité forte à implanter ses entreprises, ses normes, ses standards et ses alliances dans les zones clés.

Cela implique une diplomatie économique offensive, une logique de codéveloppement, mais aussi une capacité à structurer des partenariats équitables et fiables. La souveraineté industrielle ne se décrète pas : elle se construit avec des outils, des partenaires, des filières, des territoires et une cohérence politique.

Les matières premières doivent redevenir un levier d’influence, non seulement pour défendre nos intérêts, mais pour proposer un modèle de puissance moderne, non prédateur et structurant.

Europe : ambition stratégique ou addition d’intentions ?

Si l’Union européenne a posé les bases d’une stratégie avec le Critical Raw Materials Act, des alliances industrielles et des partenariats bilatéraux, la réalité reste modeste : peu de projets industriels d’envergure, des intérêts nationaux divergents et une coordination limitée.

La vraie difficulté est politique : l’Europe n’a pas encore défini quelles chaînes de valeur elle veut maîtriser, à quel coût, avec quels outils de puissance. Le cadre réglementaire existe, mais il manque une planification stratégique partagée, un portage politique assumé, et une capacité à mutualiser les risques.

La France peut impulser cette dynamique, à condition d’y engager une stratégie d’influence structurée, des industriels de rang mondial et des propositions concrètes sur la gouvernance, le financement, la localisation des projets et la réciprocité commerciale.

Conclusion : les matières premières, levier de puissance, condition de souveraineté

Maîtriser les ressources critiques ne se limite pas à sécuriser des stocks : il s’agit de bâtir des chaînes de valeur intégrées, génératrices d’emploi, d’innovation, de compétitivité économique et de stabilité stratégique.

Cela exige un État stratège, une coordination entre échelons, une diplomatie assumée, des investissements ciblés et une vision industrielle nationale et européenne capable de structurer des filières et de tenir dans le temps long.


Matières premières

« … selon l’AIE, la demande mondiale de métaux pour les besoins de la transition énergétique pourrait être multipliée par quatre dans le Scénario développement durable (SDS) de l'institution. La capacité de l’économie mondiale à produire ces métaux en quantité suffisante génère de nombreuses craintes. À ce titre, la position des pays africains dans la production de chacun de ces minerais est donc particulièrement scrutée. »

Source : Le potentiel minier de l’Afrique : Panorama, enjeux et défis, AFD Editions, sous la direction de Julien Gourdon et Hugo Lapeyronie, 2023, p. 60

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