Fin de vie : sommes-nous au rendez-vous de notre humanité ?
Depuis l’Antiquité, Sénèque, Rousseau ou Voltaire se sont interrogés sur le sens de la mort. En 1889, Maupassant suppliait : « accordez-nous au moins une mort douce ! » Cette quête rejoint aujourd’hui un sentiment largement partagé : selon un sondage Ifop pour l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité publié en février 2026, 87 % des Français souhaitent que les personnes en fin de vie puissent choisir entre soins palliatifs et aide active à mourir, et 84 % soutiennent même la proposition de loi telle qu’elle sera présentée aux députés. La demande d’autonomie vient de vécus personnels : peur de souffrir inutilement, appréhension de l’abandon ou de devenir un fardeau.
Un débat qui n’est plus théorique : calendrier législatif resserré
Nous ne sommes pas seulement face à un débat philosophique : nous sommes au cœur d’un processus législatif. La proposition de loi instaurant un « droit à l’aide à mourir » a été adoptée à une large majorité à l’Assemblée nationale le 27 mai 2025 en première lecture. Le 28 janvier 2026, le Sénat, où la droite et le centre sont majoritaires, a rejeté le texte remanié à 181 voix contre 122 après l’avoir vidé de ses dispositions clés en le transformant en « droit opposable au meilleur soulagement possible de la douleur » et en supprimant l’article fixant les conditions d’accès.
Ce rejet a renvoyé le dossier à l’Assemblée. Nous avons alors repris le texte dans sa version adoptée en mai 2025 et, le 5 février 2026, la commission des affaires sociales a réaffirmé son soutien au « droit à l’aide à mourir ». Deux jours plus tôt, nous avions déjà validé l’article 2 qui inscrit l’intitulé du droit, rejetant des amendements visant à lui substituer les mots « euthanasie » ou « suicide assisté ».
Le texte amendé est en cours d’examen dans notre hémicycle depuis le 16 février, avec un vote solennel prévu le 24 février, en même temps que la proposition de loi sur l’égal accès aux soins palliatifs. À l’issue de ce vote, deux scénarios se dessinent : si le Sénat l’adopte conforme, il sera validé, mais il est plus probable qu’une commission mixte paritaire soit convoquée ; si aucun compromis n’est trouvé, l’Assemblée aura le dernier mot. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a rappelé que notre objectif est une adoption avant l’été 2026.
Un dispositif strictement encadré : cinq critères cumulatifs
Contrairement à l’image d’une ouverture totale, la proposition de loi impose cinq conditions cumulatives pour bénéficier d’une aide à mourir : être majeur ; de nationalité française ou résident stable et régulier ; être atteint d’une affection grave et incurable engageant le pronostic vital en phase avancée ou terminale ; souffrir de manière réfractaire ou insupportable, qu’elle soit physique ou psychologique ; et être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée. L’auto administration de la substance létale est la règle ; l’administration par un médecin ou un infirmier n’est envisagée que lorsque la personne n’est pas physiquement capable d’agir elle-même. Nous avons confirmé ces critères en deuxième lecture, refusant de modifier la notion de souffrances psychologiques ou de préciser davantage la « phase avancée ».
Nous complétons ce parcours par un encadrement rigoureux : demande écrite, réitérée après un délai de réflexion ; évaluation du discernement par une équipe pluridisciplinaire ; avis collégial ; clause de conscience pour les professionnels de santé et contrôles a priori et a posteriori. La proposition de loi crée aussi un délit d’entrave punissant quiconque empêcherait d’accéder à l’aide à mourir. Selon le sondage Ifop, 67 % des Français soutiennent cette incrimination.
Concilier solidarité, autonomie et responsabilité
Au-delà des clivages politiques, ce débat interroge trois piliers de notre pacte social. La solidarité suppose de garantir un accès universel aux soins palliatifs, aujourd’hui encore inégal : un rapport de la Cour des comptes de 2023 rappelle que seulement 48 % des besoins sont couverts et que la stratégie nationale prévoit d’installer des unités de soins palliatifs dans chaque département. La liberté implique de respecter la volonté d’une personne lucide confrontée à une souffrance insupportable. La responsabilité exige des garde-fous pour éviter les abus, une clause de conscience pour les soignants et une traçabilité du dispositif.
La tension entre solidarité et autonomie rappelle les débats qui ont précédé la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse ou du mariage pour tous : des avancées présentées comme des conquêtes de liberté qui, une fois adoptées, deviennent des droits fondamentaux. Aujourd’hui, la question qui nous est posée est simple : sommes-nous prêts à autoriser, sous conditions strictes, le droit de choisir notre fin et à l’inscrire parmi nos libertés individuelles ?